// dossier d'enquête . 1976-2026

Qui a écrit Bitcoin ?

L'histoire d'une invention, et l'enquête forensique sur le fantôme qui l'a signée.

$ whois bitcoin.org _

Le 31 octobre 2008, un inconnu poste neuf pages sur une liste de diffusion de cryptographes. Dix-huit ans plus tard, Bitcoin pèse des milliers de milliards de dollars et son auteur n'a toujours pas de visage. Mais il a laissé des traces : des e-mails, du code, un whois, des horodatages, des tics de langage. Ce site les rassemble, dans l'ordre, depuis les fondations cryptographiques jusqu'à la piste Sakura House.

été 2008

Nous sommes en juillet 2008. Le monde traverse une crise financière sans précédent.

Aux États-Unis, les crédits immobiliers à risque, les fameux subprimes, ont empoisonné tout le système bancaire. Au printemps, la banque d'affaires Bear Stearns, vieille de plus de quatre-vingts ans, s'est effondrée en un week-end et a été rachetée pour une bouchée de pain. En juillet, c'est la banque IndyMac qui fait faillite. Les marchés plongent, et des épargnants, des actionnaires, des retraites entières voient leurs économies partir en fumée.

Quelque part dans le monde, un informaticien regarde ce naufrage et se pose une question simple : comment fonctionne, au juste, la monnaie ? Il se met à chercher, à lire, à comprendre. Et ce qu'il découvre le sidère.

La monnaie, c'est du vent. L'essentiel de l'argent en circulation n'est pas imprimé par un État : il est créé à la demande par les banques, à chaque fois qu'elles accordent un crédit. Un prêt signé, et la somme apparaît, à partir de rien, par une simple ligne d'écriture. Quand le crédit se rembourse, cet argent disparaît. La masse monétaire n'est qu'une promesse, gonflée ou dégonflée au gré de la confiance, et c'est précisément cette confiance qui vient de s'effondrer.

En remontant le temps, il découvre aussi qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Pendant des décennies, les monnaies reposaient sur l'étalon-or : chaque billet était une promesse, échangeable contre une quantité précise d'or. Les citoyens avaient ainsi la garantie que leur monnaie nationale était adossée à un métal réel, rare, impossible à fabriquer à volonté. Les accords de Bretton Woods, en 1944, avaient même bâti tout le système d'après-guerre sur cette ancre : le dollar restait convertible en or à prix fixe, et les autres monnaies s'arrimaient au dollar.

Puis, le 15 août 1971, le président américain Richard Nixon suspend cette convertibilité. En quelques années, au cours des années 1970, le lien entre la monnaie et l'or est définitivement rompu. Depuis, plus aucune grande monnaie n'est garantie par quoi que ce soit de tangible : sa valeur ne tient qu'à la confiance et au décret de l'État. C'est ce qu'on appelle la monnaie fiduciaire, et c'est elle que la crise de 2008 met à nu.

Il décide alors de proposer au monde une autre solution. Une monnaie qui ne dépendrait d'aucun État ni d'aucune banque. Une monnaie dont chaque transaction serait inscrite publiquement, donc traçable, mais où les utilisateurs ne seraient que des pseudonymes, donc anonymes. Une monnaie que tout le monde pourrait créer, non pas en accordant des crédits, mais en faisant calculer son ordinateur.

Le programme Bitcoin

La première version officielle du logiciel paraît en janvier 2009. Le 3 janvier, l'informaticien grave dans le tout premier bloc, le bloc genèse, un titre du Times de Londres paru le jour même : « The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks » : le chancelier sur le point de renflouer une seconde fois les banques. Le message est limpide : pendant que les États s'apprêtent à sauver le système avec de l'argent créé par du vent, lui propose l'inverse. Six jours plus tard, le 9 janvier 2009, la version 0.1 du programme est publiée.

Ce premier programme est rudimentaire et fascinant. Pour trouver d'autres participants, il se connecte au serveur de discussion IRC chat.freenode.net et rejoint un canal nommé #bitcoin : chaque nœud y publie son adresse IP, encodée en base58 sous la forme d'un pseudonyme, et lit celles des autres pour se relier au réseau. Une fois connecté, l'ordinateur fait tourner les calculs, et chaque bloc résolu rapporte alors 50 BTC à celui qui l'a trouvé.

$ bitcoin :: connecting chat.freenode.net / JOIN #bitcoin ... node found / block solved +50.00 BTC _
Fenêtre principale du client Bitcoin v0.1 : solde et transactions Boîte « Send Coins » du client Bitcoin v0.1
Le client original v0.1 : la fenêtre principale et la boîte « Send Coins ». Interface wxWidgets, sous Windows. On y envoie des coins à une adresse Bitcoin ou directement à une adresse IP.

l'échiquier de Sissa, à l'envers

Pour comprendre comment naissent les bitcoins, il faut connaître une vieille légende indienne. Une précision d'abord : Sissa n'a pas vraiment inventé les échecs — l'origine du jeu, quelque part dans l'Inde du VIe siècle, reste inconnue — mais la légende lui prête une demande de récompense restée célèbre. Un roi qui s'ennuyait réclama un jeu pour se distraire ; on lui présenta l'échiquier, et il offrit au sage Sissa la récompense de son choix. Sissa demanda une chose modeste en apparence : un grain de blé sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, et ainsi de suite en doublant à chaque case. Le roi accepta en souriant... avant de découvrir l'ampleur du calcul. Sur la 64e et dernière case, il faudrait poser 2^63 grains, et le total atteint 2^64 - 1 grains, soit plus que des millénaires de récoltes mondiales. C'est la puissance vertigineuse du doublement.

64 cases. On double à chaque case : de 1 grain à 2^63, soit 2^64 - 1 grains au total. Bitcoin applique l'opération inverse.

Sissa · ×2 (on multiplie)

  • case 011 grain
  • case 642^63 grains
  • total2^64 - 1 = 18 446 744 073 709 551 615

Bitcoin · ÷2 (on divise : halving)

  • départ50 BTC = 5 000 000 000 sat
  • halving 321 satoshi
  • halving 330 → émission terminée
  • total21 000 000 BTC, et pas un de plus

Bitcoin reprend exactement ce principe, mais à l'envers. Là où Sissa multiplie par deux, Bitcoin divise par deux. La récompense par bloc démarre à 50 BTC, puis elle est divisée par deux tous les 210 000 blocs, environ tous les quatre ans : 50, puis 25, puis 12,5, puis 6,25... Ces événements s'appellent des halvings. Et le code de Satoshi prévoit au maximum 64 halvings : 64, comme les 64 cases de l'échiquier.

Mais dans les faits, on n'ira jamais jusqu'à 64. Car un bitcoin n'est pas infiniment divisible : sa plus petite unité est le satoshi, un cent-millionième de bitcoin. La récompense de départ, 50 BTC, vaut donc 5 000 000 000 satoshis, un nombre qui tient tout juste sur 33 bits. Or chaque halving n'est rien d'autre qu'une division entière par deux. En partant de cinq milliards de satoshis et en divisant à chaque fois, on atteint la plus petite valeur possible, 1 satoshi, dès le 32e halving. Le halving suivant, le 33e, arrondirait ce dernier satoshi à zéro : l'émission s'arrête. On ne peut donc réellement diviser la récompense que 32 fois, bien loin des 64 cases, et le tout dernier satoshi sera miné aux alentours de 2140.

Toutes ces récompenses additionnées convergent vers une limite stricte : 21 millions de bitcoins. C'est la réponse d'un informaticien anonyme à un monde où la monnaie pouvait être créée sans fin, par du vent.

Pourquoi 21 millions ? Ce nombre n'apparaît nulle part dans le code d'origine. La version 0.1 ne fixe que trois valeurs : 50 BTC de récompense, une division par deux tous les 210 000 blocs (la ligne nSubsidy >>= (nBestHeight / 210000)) et une divisibilité au cent-millionième (COIN = 100000000). Le total en découle mécaniquement : 210 000 × 50 × 2 = 21 000 000. Ce n'est pas une valeur fixée directement, mais la somme de ces trois réglages, que Satoshi a lui-même décrits comme un educated guess. Le nombre n'est ni la moitié de 42 ni une allusion au blackjack : il résulte de la série géométrique du halving. Rapporté à la population mondiale de 2008, environ 6,7 milliards de personnes, il représente près de 0,003 BTC, soit quelque 313 000 satoshis, par habitant, loin du « 1 specialdollar par habitant » esquissé sous le billet de Szabo.

chronologie

  1. 1976Diffie-Hellman, la cryptographie à clé publique
  2. 1982David Chaum, paiements intraçables (eCash)
  3. 1986The Mentor, le Hacker Manifesto dans Phrack
  4. 1993Eric Hughes, A Cypherpunk's Manifesto
  5. 1996e-gold : une monnaie numérique adossée à l'or
  6. 1997Adam Back, Hashcash, la preuve de travail
  7. 1998Wei Dai, b-money . Nick Szabo, bit gold
  8. 1999Elon Musk fonde X.com, futur PayPal
  9. 2007PayPal, Visa, Mastercard, American Express dominent les paiements en ligne et prélèvent une commission sur chaque transaction
  10. 200818 août : bitcoin.org enregistré via AnonymousSpeech
  11. 200831 octobre : le whitepaper sur la liste metzdowd
  12. 20093 janvier : bloc genèse, « Chancellor on brink of second bailout »
  13. 2011« I've moved on to other things. » Satoshi disparaît
  14. 2024Haute Cour de Londres : Craig Wright n'est pas Satoshi

chapitres

01 1976 . 1997 Cryptographie, les fondations Clé publique, fonctions de hachage, signatures numériques. Sans ces trois briques, pas de monnaie électronique possible. 02 1994 . 2002 Payer sur Internet : les pistes commerciales CyberCash, e-gold, X.com, PayPal. Pendant que les cypherpunks rêvent d'anonymat, le commerce en ligne invente le paiement numérique, mais toujours via un tiers de confiance. 03 1988 . 1993 Le manifeste cypherpunk Une liste de diffusion, des mathématiciens libertariens, et une conviction : la vie privée se défend avec du code, pas avec des lois. 04 1997 Hashcash, la preuve de travail Adam Back veut combattre le spam en rendant chaque email légèrement coûteux à produire. Bitcoin en fera son moteur de consensus. 05 1998 b-money, le plan de Wei Dai Un texte court, posté sur la liste cypherpunks, qui décrit presque tout : monnaie créée par calcul, registre distribué, pseudonymes. 06 1998 . 2005 Bit gold, l'or de Nick Szabo Des chaînes de preuves de travail horodatées, une propriété enregistrée de manière distribuée. Le plan le plus proche de Bitcoin. 07 2008 La liste cryptographie et le whitepaper Le 31 octobre 2008, un inconnu poste neuf pages sur la liste metzdowd. Personne ne sait qui il est. Personne ne le saura jamais vraiment. 08 18.08.2008 Forensics : bitcoin.org et AnonymousSpeech Le domaine est enregistré dix semaines avant le whitepaper, via un service d'anonymisation. Le whois pointe vers Sakura House à Tokyo, et le contact technique vers Osaka. 09 2003 . 2016 Le fournisseur de l'ombre : AnonymousSpeech & Vistomail Registrar, e-mails, paiement en cash : tout l'outillage d'anonymat de Satoshi passe par un même écosystème japonais, et un même homme, Michael Weber. 10 2009 . 2026 Stylométrie, fuseaux horaires, candidats Doubles espaces, anglais britannique, heures de sommeil, omissions de citations. Ce que disent les indices, et ce qu'ils ne disent pas.