// chapitre 10 . 2009 . 2026

Stylométrie, fuseaux horaires, candidats

Doubles espaces, anglais britannique, heures de sommeil, omissions de citations. Ce que disent les indices, et ce qu'ils ne disent pas.

Faute d'identité, les chercheurs ont disséqué les écrits. Le corpus Satoshi (whitepaper, emails, environ 540 posts de forum) révèle un anglais impeccable avec des marqueurs britanniques : « favour », « colour », « grey », l'expression « bloody hard ». Le bloc genèse cite un journal londonien, The Times, plutôt qu'un titre américain. Autre tic relevé : la double espace après le point, habitude typique des gens formés à la machine à écrire ou aux conventions typographiques anglo-saxonnes des années 70-80, ce qui suggère un auteur né au plus tard dans les années 60-70.

L'analyse des horodatages de ses posts et commits montre une quasi-absence d'activité entre 7h et 13h GMT, compatible avec le sommeil d'une personne vivant sur la côte Est ou Ouest des États-Unis, ou d'un Européen aux horaires très décalés. Le profil technique, lui, est étrange : cryptographie et économie de très haut niveau, mais un code C++ jugé compétent sans être celui d'un développeur professionnel moderne, sans tests, monolithique, « old school ».

Les candidats sérieux se comptent sur une main. Nick Szabo : les études stylométriques (dont celle d'une équipe de l'université d'Aston en 2014) le désignent comme l'auteur le plus probable du whitepaper, et bit gold est le précurseur le plus proche, justement non cité. Il a toujours nié. Hal Finney : premier destinataire d'une transaction, premier contributeur, et par une coïncidence extraordinaire, il vivait à Temple City en Californie, à quelques rues d'un certain Dorian Satoshi Nakamoto, l'ingénieur que Newsweek a accusé à tort en 2014. Finney, atteint de la maladie de Charcot, est décédé en 2014 en niant être Satoshi. Adam Back et Wei Dai, premiers contacts de Satoshi, ont nié également.

Un test simple recoupe ces pistes : l'orthographe. Satoshi écrit britannique (« favour », « colour », « grey »). Or, en comparant son corpus au blog de Szabo (plus de 80 000 mots), celui-ci écrit résolument américain : « favor », « behavior », « defense », « organization », sans une seule forme britannique. Même chose pour Adam Back (« favor » dans Hashcash). Aucun des grands favoris ne colle donc à l'orthographe de Satoshi, ce qui laisse deux lectures : soit l'auteur est un Britannique ou un habitant du Commonwealth absent des listes habituelles, soit, plus vraisemblablement selon les stylométriciens, un Américain comme Szabo ayant volontairement maquillé son orthographe en britannique pour brouiller les pistes. La stylométrie profonde (mots-outils, syntaxe), bien plus difficile à truquer, continue, elle, de désigner Szabo : c'est sur elle, et non sur l'orthographe de surface, que repose sa première place.

Restent les impostures. Craig Wright, informaticien australien, revendique l'identité de Satoshi depuis 2016 sans jamais produire la seule preuve qui compte, une signature avec les clés des premiers blocs. En mars 2024, la Haute Cour de Londres (affaire COPA v Wright) a jugé de manière définitive qu'il n'est pas Satoshi Nakamoto et que ses preuves étaient forgées.

Un nom revient périodiquement, porté moins par la cryptographie que par le romanesque : Elon Musk. Le scénario est tentant. En 2008, l'homme qui a fondé X.com, devenu PayPal, précisément le tiers de confiance que Bitcoin veut abolir, traverse l'année la plus noire de sa vie. Devenu PDG de Tesla en octobre, il voit ses deux entreprises au bord du gouffre et plus personne ne veut lui prêter d'argent. Le tour de table qui sauve Tesla se boucle le 24 décembre 2008 à 18 heures, « la dernière heure du dernier jour possible », à trois jours de la faillite ; Musk y met tout ce qu'il possède, ne détient même pas de maison et doit emprunter à des amis pour payer son loyer. C'est exactement la fenêtre où naît Bitcoin : bitcoin.org est enregistré en août, le whitepaper paraît le 31 octobre, le bloc genèse est miné le 3 janvier 2009. Une monnaie née contre les banques, au moment précis où les banques lâchent l'un des entrepreneurs les plus ambitieux du monde.

Les amateurs ajoutent un détail savoureux, en écho à l'analyse du whitepaper : la citation la plus célèbre de Musk, « When something is important enough, you do it even if the odds are not in your favour », emploie l'orthographe britannique « favour », exactement comme Satoshi, et contrairement à l'américain « favor » d'Adam Back. Musk, né en Afrique du Sud, écrit naturellement en anglais du Commonwealth.

Il faut pourtant refroidir l'enthousiasme. Ce « favour » est partagé par des centaines de millions de locuteurs (Britanniques, Sud-Africains, Canadiens, Australiens) : c'est un indice de zone linguistique, pas une signature. Musk n'a aucun passé de cryptographe, il était en 2008 absorbé à plein temps par la survie de Tesla et de SpaceX, et il a démenti sans ambiguïté en 2017 : « Not true. A friend sent me part of a BTC a few years ago, but I don't know where it is. » La piste Musk est une superbe coïncidence narrative, pas une preuve, exactement comme les autres.

Le verdict le plus solide reste donc négatif : on sait surtout qui Satoshi n'est pas. Le ou les auteurs de Bitcoin ont réussi quelque chose de plus rare que l'invention elle-même : disparaître à l'ère de la traçabilité totale, en laissant un million de bitcoins intacts comme preuve que l'anonymat n'était pas une posture, mais le cœur du projet. Voir la cote des candidats.