// chapitre 08 . 18.08.2008
Forensics : bitcoin.org et AnonymousSpeech
Le domaine est enregistré dix semaines avant le whitepaper, via un service d'anonymisation. Le whois pointe vers Sakura House à Tokyo, et le contact technique vers Osaka.
La première trace matérielle de Bitcoin n'est ni le whitepaper ni le code : c'est un enregistrement de domaine. Le 18 août 2008, à 13h19, bitcoin.org est créé via AnonymousSpeech.com, l'un des très rares services de l'époque permettant d'enregistrer un nom de domaine sans révéler son identité, en payant de manière difficile à tracer. Le registrar est eNom. Le whois historique, conservé dans le dossier de preuves, est devenu une pièce d'archive :
Domain Name: bitcoin.org Registrar: eNom, Inc. Creation Date: 2008-08-18 13:19:55 Expiration: 2013-08-18 13:19:55 Last Update: 2008-11-07 19:48:25 IP: 82.197.131.24 (Kiel, Germany . Apache) Registrant Contact: Name: ANONYMOUSSPEECH ANONYMOUSSPEECH Organization: Anonymousspeech LLC Address: 1-3-3 Sakura House City: Nakano-ku State: Tokyo-to Zip: 164-0011 Country: JP Phone: +50.55396801 Email: @anonymousspeech.com Administrative / Technical Contact: Name: DIGIROCK INC. Organization: DigiRock, Inc. (value-domain.com) Address: Chuo-ku Bakurou-cho 4-7-5, Honmachi TS Building 6F City: Osaka-shi State: OSAKA-FU Zip: 541-0059 Country: JP Phone: +81.662416585
syllabes surlignées dans le whois → SA · TO · SHI · NAKA · MO · TO = Satoshi Nakamoto
L'adresse du titulaire est une boîte relais : Sakura House est une vraie entreprise tokyoïte de location de logements meublés, utilisée ici comme adresse de domiciliation dans l'arrondissement de Nakano-ku. C'est là qu'apparaît la coïncidence qui fascine les enquêteurs amateurs : SAkura House, NAKAno-ku, TOkyo. Réarrangez les syllabes et vous n'êtes pas loin de Satoshi Nakamoto. Le pseudonyme serait alors un clin d'œil à l'adresse postale du service qui protégeait son anonymat, ou l'inverse : un nom choisi d'abord, puis un registrar dont l'adresse japonaise rendait le pseudonyme japonais crédible. En réalité, cette adresse est celle d'AnonymousSpeech elle-même, qu'elle appose sur tous les domaines qu'elle enregistre : le jeu de syllabes porte donc sur l'adresse du prestataire, pas sur un lieu choisi par Satoshi. Et qui se cache derrière ce prestataire ?
Le nom lui-même a nourri d'innombrables décodages. Le plus terre-à-terre y voit un assemblage de marques japonaises : SAmsung, TOSHIba, NAKAmichi, MOTOrola, soit SA-TOSHI-NAKA-MOTO. Mais une autre lecture, plus culturelle, séduit les vétérans du milieu. Dans l'imaginaire hacker des années 1990, un affrontement est resté mythique : celui de Kevin Mitnick, le pirate le plus recherché des États-Unis, qui a marqué toute une génération, et de l'homme qui l'a fait tomber. Cet homme est japonais : Tsutomu Shimomura, physicien et expert en sécurité dont Mitnick avait piraté les machines fin 1994. Shimomura traque le hacker pour le compte du FBI jusqu'à son arrestation en février 1995, puis cosigne le livre Takedown, porté à l'écran en 2000 sous le titre Track Down / Cybertraque (Shimomura y est joué par Russell Wong), un DVD que toute une génération a usé au début des années 2000.
De là une hypothèse tenace : et si le « shi » de Satoshi, et plus largement le choix d'un pseudonyme japonais, étaient un clin d'œil à Shimomura, l'archétype du défenseur brillant et discret qui terrasse le système ? L'idée est belle, mais il faut la ranger à sa place, du côté des hypothèses séduisantes et non des preuves. « Satoshi » est aussi l'un des prénoms japonais les plus répandus (il peut signifier « sagace », « clairvoyant »), et un même nom peut porter dix lectures sans qu'aucune ne soit la bonne.
Le dossier de preuves révèle un détail souvent oublié : si le titulaire affiché est AnonymousSpeech, le contact administratif et technique, lui, est une société bien réelle, DigiRock, Inc., qui exploite le service japonais value-domain.com depuis Osaka. Autrement dit, derrière l'écran d'anonymat, l'enregistrement transite par un revendeur de domaines japonais, ce qui renforce l'ancrage nippon de l'opération sans pour autant livrer un nom. Détail supplémentaire : le serveur qui héberge bitcoin.org, lui, se trouve en Allemagne, à Kiel. Et le domaine bitcoin.com, lui, avait été enregistré encore plus tôt, le 4 janvier 2008, par un inconnu ; il passera bien plus tard aux mains de Roger Ver, sans lien établi avec Satoshi.
Il faut rester honnête sur la valeur de ces indices : ce sont des corrélations, pas des preuves. Mais elles disent quelque chose de solide sur la méthode de Satoshi. Dix semaines avant de publier quoi que ce soit, il avait déjà planifié son opsec : registrar anonyme, adresse relais à l'étranger, contact technique chez un revendeur japonais, email jetable, aucune carte de crédit nominative. Bitcoin n'est pas le projet d'un amateur enthousiaste qui s'est anonymisé après coup, c'est une opération préparée pour ne jamais être attribuée.
Suite logique de cette discipline : fin 2011, Satoshi transfère silencieusement le contrôle de bitcoin.org à Martti Malmi et à la communauté, coupant l'un de ses derniers liens matériels avec le projet.