// chapitre 09 . 2003 . 2016
Le fournisseur de l'ombre : AnonymousSpeech & Vistomail
Registrar, e-mails, paiement en cash : tout l'outillage d'anonymat de Satoshi passe par un même écosystème japonais, et un même homme, Michael Weber.
Quand on aligne les choix techniques de Satoshi, un motif apparaît. Le domaine bitcoin.org est enregistré via AnonymousSpeech.com, un service qui promettait un anonymat radical : enregistrement « 100 % offshore » au Japon, avec la propre adresse du prestataire à la place de la vôtre, serveurs au Japon, société de droit japonais, et paiement accepté en espèces. Leur argumentaire le dit noir sur blanc : « we register your domain name 100% offshore in Japan with our contact information instead ».
Ce détail recadre la fameuse coïncidence « Sakura House ». L'adresse du whois de bitcoin.org — 1-3-3 Nakanosakaue, Sakura House, Nakano, Tokyo — n'est pas celle de Satoshi : c'est l'adresse d'AnonymousSpeech elle-même, apposée sur tous les domaines qu'elle enregistre. Le jeu de syllabes SA-TO-SHI-NAKA-MO-TO reste troublant, mais il porte sur l'adresse du prestataire. Reste une question ouverte : Satoshi a-t-il choisi ce registrar parce que son adresse faisait écho au pseudonyme, ou est-ce le hasard ?
Derrière AnonymousSpeech, il y a un nom. Plusieurs décisions d'arbitrage de l'OMPI le désignent sans ambiguïté : le service est exploité par Michael Weber (affaire WIPO D2019-1259, « AnonymousSpeech, Michael Weber, Japan »). Weber opère aussi Vistomail, la messagerie anonyme du même écosystème. Or Satoshi a utilisé une adresse satoshi@vistomail.com avant de communiquer depuis satoshin@gmx.com. Le registrar et l'un des e-mails de Satoshi sortent donc de la même maison. (Prudence : l'adresse vistomail a été usurpée et « spoofée » après 2012 ; les apparitions tardives de « Satoshi » par ce canal ne valent rien.)
Un détail le confirme de façon troublante. Pendant des années, vistomail.com n'est qu'un domaine « parqué » ; mais une capture de 2008-2009 fige par erreur sa page d'administration Plesk par défaut. L'adresse de contact de l'administrateur du serveur y est dissimulée derrière un encodage JavaScript (String.fromCharCode) ; une fois décodée, elle donne : wwwmichi@gmx.ch. « Michi » est le diminutif allemand de Michael, et gmx.ch est le GMX suisse. Le serveur qui hébergeait la messagerie utilisée par Satoshi était donc administré par un « Michael » germanophone, sur la même messagerie (GMX) que Satoshi adoptera ensuite. Registrar, messagerie et administrateur convergent vers un même opérateur germanophone : le faisceau matériel, lui, est bien réel.
Le choix de GMX n'est pas neutre : c'est un fournisseur d'e-mail allemand, surtout répandu dans l'espace germanophone (Allemagne, Suisse, Autriche) ; le compte de Weber lui-même était un gmx.ch suisse. Couplé à l'analyse des horaires — Satoshi est quasi inactif entre ~5 h et 11 h GMT — deux lectures s'affrontent. La lecture classique y voit un Américain (côte Est ou Ouest) endormi à ces heures. Mais la même fenêtre colle aussi à un Européen germanophone qui aurait un emploi le jour et coderait le soir et la nuit, en heure suisse (GMT+1). Le profil : quelqu'un qui maîtrise les serveurs et l'anonymat, paie en cash, vit peut-être en Suisse ou en Allemagne, et travaille Bitcoin sur son temps libre.
De là une hypothèse séduisante : et si l'auteur de Bitcoin était précisément l'homme qui vendait l'anonymat ? Le mobile colle. AnonymousSpeech acceptait le cash justement parce qu'il n'existait, pour payer en ligne, que les cartes et PayPal, des intermédiaires traçables et résiliables ; et le service a subi la pression réglementaire, documentée dans d'autres décisions d'arbitrage. Un homme qui vend de l'anonymat et bute sur le paiement aurait eu le mobile, les compétences et l'infrastructure pour inventer une monnaie anonyme.
Et la piste se prolonge, cette fois sur pièces. Une décision d'arbitrage (ADR Forum, dossier 1676502, 2016) identifie noir sur blanc le titulaire de domaines litigieux comme « Whois Privacy Corp. aka MICHAEL WEBER / ANONYMOUSSPEECH », domicilié aux Bahamas, avec pour registrar eNom, le même que bitcoin.org. Autrement dit, l'opérateur d'AnonymousSpeech a bel et bien migré son activité d'anonymat vers les Bahamas. Le fil « Weber aux Bahamas » n'est pas un fantasme : il est documenté.
Reste la tentation d'aller trop loin. La même époque (juillet 2011, quelques mois après le « I've moved on to other things » de Satoshi), la presse bahaméenne annonce qu'un certain Michael Weber devient directeur général du Bimini Big Game Club, à... Alice Town — et « Alice » est le prénom fétiche des exemples de cryptographie. Séduisant, mais prudence : l'article décrit un veteran hospitality executive sortant du Our Lucaya Beach & Golf Resort, un parcours d'hôtelier difficile à concilier avec celui d'un opérateur d'anonymat, et « Michael Weber » est un nom très répandu ; rien ne prouve que ce directeur d'hôtel soit le nôtre. Quant à « Alice », c'est, depuis 1978, le nom d'usage universel de la cryptographie (« Alice envoie à Bob »), pas forcément un clin d'œil bahaméen. Bilan honnête : la présence de l'opérateur Weber aux Bahamas est établie ; sa supposée reconversion en directeur d'hôtel à Alice Town, elle, reste une coïncidence non démontrée — fascinante, mais à manier avec des pincettes.
Ce raisonnement n'est d'ailleurs pas neuf : en avril 2014, Business Insider a mené exactement la même enquête, avec des trouvailles supplémentaires. Le profil germano-suisse s'y précise. AnonymousSpeech se présentait comme « located in Switzerland » et soumise au droit suisse ; dès 2007 elle acceptait des virements vers un compte bancaire suisse au nom de « Mike Weber », puis via Bank Weber, affichée comme une « Swiss Internet Bank » — dont le site, enregistré en 2007 à un Michael Weber à une adresse de Tokyo, portait le même e-mail wwwmichi@gmx.ch et la même adresse « Sakura House ». Fin 2010, AnonymousSpeech encaissait via Bank Weber, le compte suisse de Weber, e-gold et Western Union ; les paiements Western Union devaient être adressés à « Michael Niklaus Weber », à Mexico. Vistomail.com, enfin, est enregistré au même nom, même e-mail, même adresse.
Mais deux constats imposent la prudence, et ils viennent de l'enquête elle-même. D'abord, Business Insider conclut noir sur blanc : « there's no evidence Weber authored the Bitcoin code » — rien ne prouve que Weber ait écrit Bitcoin ; tout ce qui est établi, c'est que Satoshi a utilisé ses services. Ensuite, les photos : celles que BI a publiées provenaient de profils Wayn et Google Plus d'« un » Michael Weber jamais authentifié, et elles ne ressemblent même pas aux autres clichés qui circulent sous ce nom (un directeur d'hôtel des Bahamas, par exemple). Quand un même nom très répandu renvoie trois visages différents selon les sources, le message est clair : aucune photo n'est vérifiée, et vouloir « choisir la bonne » mène droit dans le mur où Newsweek s'est jeté avec Dorian Nakamoto.
Et puisque la logique réclamait un test d'écriture, faisons-le : le site AnonymousSpeech, largement archivé sur la Wayback Machine, donne un échantillon abondant de la prose de la maison. Le verdict est net, et il surprend. Cet anglais est truffé de marqueurs non natifs, typiquement germanophones : des noms communs capitalisés en pleine phrase (« we register your Domain »), des nationalités en minuscules doublées de fautes (« a japanese registar »), des calques de l'allemand (« not only…, also… » pour nicht nur…, sondern auch ; « Important to know: » pour Wichtig zu wissen:). Or l'anglais de Satoshi, sur près de 540 messages, est d'une fluidité parfaitement native et britannique (« favour », contractions spontanées), sans une seule de ces scories. L'auteur d'AnonymousSpeech écrit comme un germanophone ; Satoshi, comme un anglophone de naissance. C'est le premier indice qui touche vraiment à l'auctorialité, et il pointe dans la mauvaise direction pour la thèse Weber. On pourrait objecter que le whitepaper a été relu et corrigé. Mais ses e-mails spontanés, eux, ne l'ont pas été, et ils sont tout aussi natifs : contractions en pagaille (« I've », « that's », « don't », « they're »), orthographe anglaise, et toujours zéro interférence germanophone, là où le moindre germanophone en laisserait échapper. Même non relu, l'allemand ne transparaît jamais. (Seule réserve subsistante : rien ne garantit que la prose marketing d'AnonymousSpeech soit de la main de Weber en personne.)
Il faut pourtant tenir la barre : utiliser un service n'est pas en être le propriétaire. Des centaines de cypherpunks passaient par AnonymousSpeech et Vistomail ; c'étaient les outils d'anonymat de référence de l'époque. À ce jour, rien ne relie Weber au code ni au style de Satoshi, et aucune signature des premiers blocs n'a été produite. Le fil Weber est sans doute le plus consistant du dossier matériel, ce qui en fait une vraie personne d'intérêt, mais il reste une piste, pas un verdict. Voir où se situe Michael Weber dans la cote des candidats.