// manifeste . 1993
A Cypherpunk's Manifesto
⇄ Traduit de l'anglaisLe texte fondateur du mouvement cypherpunk. « Cypherpunks write code » : la vie privée ne se réclame pas, elle se construit en logiciel.
Le 9 mars 1993, Eric Hughes publie sur la liste de diffusion cypherpunks ce manifeste, devenu le texte de référence du mouvement. Sa thèse tient en une phrase : la vie privée est nécessaire à une société ouverte à l'ère électronique, et personne ne nous la donnera. Il faut la défendre nous-mêmes, avec des outils, pas avec des supplications.
Le mot d'ordre « Cypherpunks write code » résume toute une éthique : publier des logiciels libres de chiffrement, de remailing anonyme, de signature numérique et de monnaie électronique, pour rendre la surveillance techniquement impossible plutôt que juridiquement interdite. Quinze ans plus tard, le whitepaper Bitcoin sera la synthèse de cette communauté.
Traduction française ci-dessous. Le texte original en anglais est accessible via le lien en haut de page.
La vie privée est nécessaire à une société ouverte à l'ère électronique. La vie privée n'est pas le secret. Une affaire privée, c'est quelque chose que l'on ne veut pas que le monde entier sache ; une affaire secrète, c'est quelque chose que l'on ne veut faire savoir à personne. La vie privée, c'est le pouvoir de se révéler au monde de manière sélective. Lorsque deux parties ont une transaction quelconque, chacune en garde un souvenir. Chaque partie peut parler de son propre souvenir ; comment l'en empêcher ? On pourrait voter des lois pour l'interdire, mais la liberté d'expression, plus encore que la vie privée, est fondamentale pour une société ouverte ; nous ne cherchons à restreindre aucune parole. Si de nombreuses parties s'expriment ensemble dans un même forum, chacune peut parler à toutes les autres et agréger des connaissances sur les individus et les autres parties. La puissance des communications électroniques a rendu possible cette parole collective, et elle ne disparaîtra pas simplement parce que nous le voudrions. Puisque nous désirons la vie privée, nous devons faire en sorte que chaque partie à une transaction ne connaisse que ce qui est directement nécessaire à cette transaction. Puisque toute information peut être divulguée, nous devons faire en sorte d'en révéler le moins possible. Dans la plupart des cas, l'identité personnelle n'est pas pertinente. Quand j'achète un magazine dans une boutique et que je tends des espèces au vendeur, il n'a pas besoin de savoir qui je suis. Quand je demande à mon fournisseur de courrier électronique d'envoyer et de recevoir des messages, il n'a pas besoin de savoir à qui je parle, ni ce que je dis, ni ce que les autres me disent ; il a seulement besoin de savoir comment acheminer le message et combien je lui dois. Quand mon identité est révélée par le mécanisme même de la transaction, je n'ai plus de vie privée. Je ne peux plus me révéler de manière sélective ; je suis obligé de me révéler en permanence. Par conséquent, la vie privée dans une société ouverte exige des systèmes de transaction anonymes. Jusqu'à présent, l'argent liquide a été le principal de ces systèmes. Un système de transaction anonyme n'est pas un système de transaction secret. Un système anonyme donne aux individus le pouvoir de révéler leur identité quand ils le souhaitent, et seulement quand ils le souhaitent ; c'est là l'essence de la vie privée. La vie privée dans une société ouverte exige aussi la cryptographie. Si je dis quelque chose, je veux que cela ne soit entendu que par ceux à qui je le destine. Si le contenu de mes propos est accessible au monde entier, je n'ai pas de vie privée. Chiffrer, c'est manifester un désir de vie privée ; et chiffrer avec une cryptographie faible, c'est manifester un désir de vie privée assez tiède. De plus, révéler son identité avec certitude quand l'anonymat est la règle par défaut exige la signature cryptographique. Nous ne pouvons pas attendre des gouvernements, des entreprises ou d'autres grandes organisations sans visage qu'ils nous accordent la vie privée par bonté. Il est dans leur intérêt de parler de nous, et nous devons nous attendre à ce qu'ils le fassent. Tenter d'empêcher leur parole, c'est lutter contre la réalité même de l'information. L'information ne veut pas seulement être libre, elle aspire à l'être. L'information s'étend jusqu'à remplir tout l'espace de stockage disponible. L'information est la cousine cadette et plus robuste de la Rumeur ; l'information est plus rapide, a plus d'yeux, en sait davantage et comprend moins que la Rumeur. Nous devons défendre notre propre vie privée si nous voulons en avoir une. Nous devons nous rassembler et créer des systèmes qui permettent des transactions anonymes. Les gens défendent leur vie privée depuis des siècles avec des chuchotements, l'obscurité, des enveloppes, des portes fermées, des poignées de main secrètes et des messagers. Les technologies du passé ne permettaient pas une vie privée solide, mais les technologies électroniques le permettent. Nous, les Cypherpunks, sommes voués à la construction de systèmes anonymes. Nous défendons notre vie privée avec la cryptographie, avec des systèmes de réexpédition anonyme du courrier, avec des signatures numériques et avec de la monnaie électronique. Les Cypherpunks écrivent du code. Nous savons que quelqu'un doit écrire les logiciels qui défendent la vie privée, et comme nous ne l'obtiendrons que si nous le faisons tous, c'est nous qui allons l'écrire. Nous publions notre code pour que nos compagnons Cypherpunks puissent s'y exercer et jouer avec. Notre code est libre d'utilisation pour tous, partout dans le monde. Nous nous soucions assez peu que vous désapprouviez les logiciels que nous écrivons. Nous savons qu'un logiciel ne peut pas être détruit et qu'un système largement dispersé ne peut pas être arrêté. Les Cypherpunks déplorent toute réglementation de la cryptographie, car le chiffrement est fondamentalement un acte privé. L'acte de chiffrer retire en réalité de l'information du domaine public. Même les lois contre la cryptographie ne portent que jusqu'aux frontières d'une nation et au bras de sa violence. La cryptographie se répandra inévitablement sur toute la planète, et avec elle les systèmes de transaction anonymes qu'elle rend possibles. Pour que la vie privée se généralise, elle doit faire partie d'un contrat social. Les gens doivent se rassembler et déployer ensemble ces systèmes pour le bien commun. La vie privée ne s'étend qu'aussi loin que va la coopération de nos semblables dans la société. Nous, les Cypherpunks, sollicitons vos questions et vos inquiétudes et espérons pouvoir dialoguer avec vous afin de ne pas nous abuser nous-mêmes. Nous ne nous laisserons toutefois pas détourner de notre route parce que certains pourraient être en désaccord avec nos objectifs. Les Cypherpunks s'emploient activement à rendre les réseaux plus sûrs pour la vie privée. Avançons ensemble, sans tarder. En avant. Eric Hughes <hughes@soda.berkeley.edu> 9 mars 1993archive → https://www.activism.net/cypherpunk/manifesto.html